ENTRETIEN – Historien et directeur de la publication de Conflits, Gil Mihaely répond aux questions d’Epoch Times sur la situation en Ukraine. Il livre également son regard sur la guerre entre Israël et le Hamas ainsi que sur l’avenir des Accords d’Abraham.
Epoch Times : Gil Mihaely, après les négociations de Djeddah entre les États-Unis et l’Ukraine et l’acceptation par Kiev de la proposition américaine d’un cessez-le-feu de 30 jours avec Moscou, peut-on dire qu’aujourd’hui le président américain est en train de mettre la pression sur le Kremlin ?
Gil Mihaely : Lors d’un échange avec la presse, Donald Trump a mentionné qu’il dispose encore de leviers économiques puissants permettant d’exercer une pression sur la Russie. On peut considérer que c’est une forme de menace, même s’il est difficile de savoir quels messages sont échangés dans les coulisses entre les équipes russes et américaines.
Ce qui est en revanche certain, c’est qu’il est beaucoup plus facile de mettre la pression sur un allié totalement dépendant comme l’Ukraine que sur la Russie. Tout laisse donc croire que, pour Trump, Kiev sera la variable d’ajustement. La réponse à votre question est donc que, si l’on exclut une capitulation de l’Ukraine, on ne sait pas comment Donald Trump entend faire reculer le Kremlin.
Lors d’un déplacement dans la région de Koursk le 12 mars, Vladimir Poutine a ordonné à son armée de la « libérer complètement » des forces ukrainiennes. Comment interprétez-vous ce haussement de ton du leader russe ? Cherche-t-il à impressionner son homologue américain ?
Poutine avait déjà donné l’ordre à son armée, l’été dernier, de libérer le territoire national avant le 1er octobre. Un délai apparemment non respecté. De son côté, Poutine a intérêt à ce que ses troupes repoussent les Ukrainiens pour arriver à une situation dans laquelle la Russie occupe seule des territoires ennemis. Pour l’opinion publique, c’est toujours positif de gagner une bataille. Je ne pense donc pas qu’il faille chercher des explications trop compliquées à cela.
Washington et Kiev ont convenu, à la suite des pourparlers en Arabie Saoudite, de conclure prochainement un accord global pour le développement des ressources minérales critiques de l’Ukraine, afin de développer l’économie du pays et de garantir sa prospérité ainsi que sa sécurité à long terme. Pourquoi Donald Trump s’intéresse-t-il aux minerais ukrainiens ?
D’abord, Trump a une vision globale de la situation. Il sait que, dans le contexte d’une course à l’hégémonie mondiale avec la Chine, les matières premières et l’énergie sont des enjeux de premier ordre. Il sait également que les Chinois sont très performants dans ce domaine.
Il est donc logique que le président de la puissance qui essaie de tenir tête à l’Empire du Milieu s’assure d’avoir accès à ces ressources stratégiques et d’être approvisionné. Ensuite, il y a un enjeu symbolique. Donald Trump joue les gros bras : « L’Ukraine nous doit de l’argent, elle paiera en nature, nous ne serons pas les dindons de la farce. »
Quand on rentre dans les détails, c’est beaucoup moins net, mais l’opinion publique perçoit cela comme un extraordinaire accord négocié durement par le magicien. Il y a toute une mise en scène géopolitique, de pouvoir et d’influence vraiment importante.
Une présence économique américaine accrue sur le sol ukrainien permettrait-elle de protéger le pays d’une autre invasion russe ?
C’est exactement ce que souhaitent les Ukrainiens ! Les garanties de sécurité constituent pour Kiev l’enjeu principal des négociations en cours, car il s’agit de leur survie à moyen et long terme. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de parler de sanctions ou de territoires à donner ou à récupérer, mais de savoir si les Ukrainiens peuvent être raisonnablement assurés que les Russes ne relanceront pas la guerre, une fois leurs forces armées rétablies des séquelles du conflit en cours.
Je rappelle que l’objectif de la Russie n’est ni le Donbass, ni la Crimée, et encore moins le droit de lire Pouchkine en russe dans la ville ukrainienne de Lviv, mais la transformation de l’Ukraine en une seconde Biélorussie, c’est-à-dire un satellite docile, comme l’étaient les Républiques soviétiques pendant la guerre froide.
Mais puisque les Russes ont échoué, la guerre a de grandes chances de se solder par un accord de paix préservant une Ukraine indépendante, avec une armée et un accès à la mer Noire.
Malheureusement, on peut craindre que, dans cinq ou dix ans, l’armée russe, mieux préparée et équipée, revienne à la charge et déclenche un nouveau conflit. Et tout laisse croire que Poutine ne souhaitera pas reconvertir l’économie russe en économie de paix. Tout son système politique a trouvé un nouvel équilibre dans un contexte de guerre en Ukraine et d’économie de guerre partout ailleurs. Un retour à une économie de paix risquerait de faire chuter les salaires, d’augmenter le chômage, en particulier avec la démobilisation de centaines de milliers de militaires.
C’est la raison pour laquelle nous risquons de nous retrouver, dans cinq ou dix ans, avec une Russie surmilitarisée, mais dirigée par un Poutine ayant tiré les leçons de ses échecs passés et prêt à réenvahir l’Ukraine.
Les Russes souhaitent arracher un accord qui leur permette un répit, et non pas une paix durable, car ils ont l’intention de recommencer la guerre au moment qu’ils jugeront — à tort ou à raison — propice. Pour Kiev, tout l’enjeu consiste désormais à empêcher Poutine ou son successeur de recommencer la guerre dans quelques années. Et pour le moment, aucune solution ne semble proposée à ce sujet.
Les Américains ont clairement indiqué que les Ukrainiens ne pourraient pas intégrer l’OTAN et ont également refusé un accord bilatéral en dehors de l’Alliance atlantique. Par ailleurs, ils ont précisé qu’ils n’enverraient pas de soldats américains mourir en Ukraine, ni ne soutiendraient ceux de leurs alliés européens qui s’y engageraient. Et cela, les Russes le savent maintenant.
Pour ne rien arranger, Donald Trump, contrairement à son prédécesseur, a durablement entamé la fiabilité de l’OTAN en ne garantissant pas l’application de l’article 5 en cas d’attaque d’un État membre de l’Alliance. Ce qui peut encourager le Kremlin à déclencher une nouvelle guerre.
Dès lors, la seule chose qui reste pour l’Ukraine, c’est d’essayer de mobiliser les Américains par l’économie. Autrement dit, faire en sorte qu’une menace russe sur l’Ukraine déclenche aux États-Unis une levée de boucliers des secteurs économiques et des lobbys désireux de protéger leurs investissements et intérêts. À mon avis, ça ne tient pas la route. L’Ukraine a besoin des alliances militaires fiables.
Au Moyen-Orient, des négociations indirectes ont eu lieu à Doha entre Israël et le Hamas il y a deux semaines. De son côté, Donald Trump avait assuré lors d’une rencontre avec le Premier ministre irlandais à la Maison-Blanche, que « personne n’expulsera les Palestiniens de Gaza ». Quelle est votre analyse ?
Pour le président américain, il n’y a pas de contradiction : il dira qu’il ne s’agissait pas d’expulser manu militari les Gazaouis, mais de les inciter à partir en leur proposant de s’installer dans un endroit bien meilleur pour eux et leurs familles. Évidemment, cette déclaration n’a pas été perçue de la sorte.
Pour le moment, il crée le chaos en renversant la table et espère profiter des opportunités qui pourraient surgir. Est-ce une stratégie viable sur le long terme ? J’en doute fort. Mais il parvient à occuper en permanence la scène médiatique avec des propos et des propositions que tout le monde essaie de décrypter…
Derrière le bruit médiatique, sur le terrain, il applique une stratégie de « wait and see », parce qu’il n’y a pas de solution. Israël refuse un cessez-le-feu définitif, considérant que cela permettrait au Hamas de reconstruire son armée et de préparer un nouveau 7 octobre.
Pour l’État hébreu, la seule manière d’empêcher l’organisation terroriste de se réarmer, c’est de ne pas la laisser tranquille une seconde. La situation qui prévalait à Gaza, comme au Liban, n’est plus acceptable pour Israël. Et puisque le Hamas n’a pas été éradiqué, la seule force capable de l’empêcher de redevenir ce qu’il était il y a un an et demi, c’est l’armée israélienne. Ainsi, Israël insiste sur cette liberté d’action.
Du côté des islamistes du Hamas, on est prêt à libérer les derniers otages vivants, mais uniquement en échange d’un cessez-le-feu définitif. La situation est donc bloquée. Le seul élément qui peut changer la donne, c’est le temps. C’est-à-dire laisser la situation se détériorer pour la population palestinienne et voir comment elle réagit au fait que l’effort de reconstruction soit dans une impasse.
Dans le contexte actuel, un élargissement des Accords d’Abraham est-il possible ?
Je pense que les opinions publiques arabes en Égypte, en Jordanie, au Qatar, au Koweït et en Arabie Saoudite sont toujours sous le choc des images terribles de la guerre à Gaza. Tout ce qui pourrait apparaître comme une capitulation devant Israël risque de déstabiliser les régimes.
En 2020, les pays signataires des Accords n’avaient pas fait la paix par charité. Les intérêts sont toujours là. Mais la haine d’Israël est telle qu’un rapprochement pourrait déclencher un processus dangereux pour la stabilité des régimes en place.
Et les Américains ne sont plus des alliés fiables, ni au Moyen-Orient, ni ailleurs. La confiance est durablement abîmée. J’en veux pour preuve le fait que Le Caire achète désormais des avions de chasse à la Chine. Il faudra donc des décennies pour que des pays arabes retrouvent confiance dans l’Amérique.
Dans cette conjoncture, s’allier avec Israël, puissance régionale importante, fait partie de la stratégie prudente de certains pays arabes.
Cependant, même s’ils détestent l’État hébreu, les dirigeants arabes le voient comme un élément de protection pour leurs régimes. Ce sont des logiques de chancellerie qui sont en contradiction totale avec la « rue arabe ».
Pour que nous puissions un jour espérer voir les Accords d’Abraham s’élargir, il faut suivre l’évolution de la situation en Iran.
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