Jeremy Stubbs : « Keir Starmer a été ‘sauvé’ par Donald Trump »

Par Julian Herrero
24 mars 2025 16:45 Mis à jour: 25 mars 2025 00:29

ENTRETIEN – Jeremy Stubbs est directeur adjoint de la rédaction de Causeur et président des Conservatives Abroad in Paris. Il répond aux questions d’Epoch Times sur la situation politique outre-Manche.

Epoch Times : Quel bilan faites-vous de la politique économique Keir Starmer ainsi que de sa politique étrangère, huit mois après son arrivée à Downing Street ?

Jeremy Stubbs : Les deux bilans sont très différents. Dès leur arrivée au pouvoir, les travaillistes ont rapidement mis en œuvre un programme que tout le monde considérait comme plus ou moins désastreux. Ils ont augmenté les impôts, les charges sociales pour les entreprises et pour les associations, décourageant ainsi l’embauche de salariés. Par ailleurs, ils ont prétendu que ces hausses d’impôts et de taxes servaient à combler la dette héritée des conservateurs, ce qui est très douteux.

La chancelière de l’Échiquier, Rachel Reeves, l’équivalent du ministre de l’Économie en France, a donc été très critiquée de tous les côtés pour sa gestion de l’économie et aux mois de décembre et janvier, la côte de popularité du Premier ministre était au plus bas.

Puis, de manière soudaine, Keir Starmer a été « sauvé » par Donald Trump. Ce dernier a provoqué une crise internationale, surtout en Europe. Les dirigeants européens ont été sommés de prendre leurs responsabilités en matière de sécurité et de réarmement. Keir Starmer a tout de suite compris de quoi il s’agissait et a enclenché une politique de réarmement. Avec son gouvernement, il est parti à la recherche d’économies drastiques à faire dans le social et compte réinvestir dans l’industrie militaire.

En somme, sur le plan économique, son bilan est mauvais, mais positif sur le plan international. À cet égard, nous pouvons lui rendre hommage.

Les Britanniques soutiennent-ils sa politique de réarmement ?

Dans une certaine mesure. Quand ils verront qu’il faudra payer, leur enthousiasme diminuera certainement. Mais pour le moment, tout le monde semble avoir compris cette nécessité de réarmement. Même les conservateurs ne critiquent pas la politique étrangère de Keir Starmer. Il y a comme un effet d’union nationale.

Du côté de Reform UK, l’heure est au conflit. Le député Rupert Lowe a récemment été suspendu du parti sur fond d’accusations liées à son comportement inapproprié à l’égard de ses collaboratrices et de divergences stratégiques avec Nigel Farage. Que s’est-il passé ?

Comme vous le savez, Nigel Farage a été dirigeant du parti UKIP qui prônait le Brexit. Après le vote sur la sortie de l’UE en 2016, il a quitté ce mouvement pour en créer un autre : le Brexit Party. Il s’agissait, avec ce nouveau parti, d’exercer une pression sur le gouvernement conservateur puisque le Brexit n’avait pas encore officiellement eu lieu à l’époque.

Une fois le Royaume-Uni sorti de l’Union européenne, Nigel Farage a transformé le Brexit party en Reform UK.
C’est un parti très focalisé sur la personnalité de Farage qui est, à l’évidence, une figure charismatique.

Mais en dépit du succès de Reform UK lors des dernières élections législatives, avec l’élection de cinq députés dont Farage, une question demeure : le parti peut-il s’ouvrir à d’autres personnalités de premier plan ? Si oui, il deviendrait un parti de gouvernement qui pourrait remplacer les Tories,  comme le souhaite Farage. Autrement, il se condamnerait à rester un parti de pression dominé par un seul homme.

Et à l’automne dernier, une autre personnalité au sein du parti a émergé : Rupert Lowe. À certains égards, Lowe a éclipsé l’ex-homme fort du Brexit en utilisant une rhétorique plus populiste que le leader de Reform UK qui est en pleine opération de dédiabolisation.

Il y a quelques mois, Farage a par exemple affirmé qu’il n’était pas solidaire de Tommy Robinson, le militant sulfureux anti-immigration qui a été emprisonné. Il a également déclaré que les expulsions de masse n’étaient pas pratiques.

Mais de son côté, Lowe s’est dit favorable aux expulsions de masse, contredisant ainsi Farage. Il y a non seulement un conflit de personnalité, mais aussi des divergences sur la stratégie à adopter au sein de Reform UK. Est-ce que le parti est sur le point d’imploser ? C’est ce que nous verrons bientôt.

Y a-t-il eu des divergences sur la question des liens avec Donald Trump ?

Lorsque Farage s’est désolidarisé de Robinson, Elon Musk est intervenu en disant qu’il n’était peut-être pas la bonne personne pour diriger Reform UK.

En dépit de sa réputation sulfureuse outre-Manche, Robinson a acquis outre-Atlantique une image de héros populaire folklorique voire de Robin des Bois. Il a été interviewé longuement par Jordan Peterson, qui est une grande figure du nouveau conservatisme.

Ainsi, Elon Musk a considéré que Farage allait trop loin dans la dédiabolisation.

Le chef de Reform UK reste un grand admirateur de Donald Trump. De son côté, le président américain n’a rien dit, mais si ses proches soutiennent davantage Lowe que Farage, ce dernier, qui se présente comme le représentant du populisme trumpiste au Royaume-Uni, risque d’être gêné dans son ascension politique. Tout cette situation montre que tout n’est pas serein dans le camp Reform.

Reform UK a pour ambition de remplacer le Parti conservateur. Est-ce réalisable ? Le parti est-il suffisamment ancré territorialement ?

C’est un point très important. Pour créer un vrai parti, il faut pouvoir l’implanter sur l’ensemble du territoire. De ce point de vue, le modèle de Reform a été contre-productif jusqu’à présent. Ce n’était pas un parti en tant que tel, mais une entreprise dont le seul gérant est Farage.

Reform a misé sur le nombre d’adhérents pour exister politiquement. Il y a d’ailleurs eu des tensions entre Farage et la leader des conservateurs, Kemi Badenoch, sur l’authenticité du nombre d’adhérents de Reform. Il affirme que son parti en compte plus que les Tories, mais tout reste flou pour le moment.

Il se peut qu’avec beaucoup d’adhérents, le parti parvienne à créer ses propres structures locales et s’enraciner. Nous verrons le résultat lors des élections locales du mois de mai. Cela sera un premier test pour Reform.

Vous avez parlé de Kemi Badenoch. Représente-t-elle une rivale sérieuse pour Nigel Farage ?

Les conservateurs ont toujours dû, un peu comme LR en France, suivre une ligne déjà dédiabolisée. C’est-à-dire d’un côté, adopter une rhétorique ferme sur les questions d’immigration, mais en même temps, les politiques mises en œuvre sont plutôt tièdes.

Kemi Badenoch veut mettre un terme à cette ligne. Elle se dit contre l’immigration de masse et exhorte les électeurs de la croire. Mais pour elle, la situation va être difficile puisque par le passé, les Tories n’ont jamais su joindre l’action à la parole. Elle va donc avoir du mal à convaincre, même dans son propre camp.

D’ailleurs, elle a sur sa droite un rival, Robert Jenrick. C’est un peu le Rupert Lowe des conservateurs si vous voyez ce que je veux dire. C’est une personnalité politique très dure sur les questions migratoires.

Enfin, je crois que l’autre enjeu pour Badenoch consiste à réinventer le parti conservateur, lui donner une nouvelle image. Pour ce faire, il va falloir trouver tout un ensemble de nouvelles politiques à mettre en avant. Cela va prendre du temps. Et elle n’en dispose pas forcément.

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